VICTOIRE PAR TROIS UBU D'ÉCART

© SudOuest Publié le 12/11/2013 Par Jean Luc Eluard

 

Le festival Tandem s’offre la première du « Ubu roi » des LUBIES, qui sera décliné en trois versions

dans le courant de ce mois à Cestas, Marcheprime et Eysines .

 

« Ubu vrout », le « Ubu roi » d’il y a une douzaine d’années enrichi d’objets lumineux.

Ce fut un spectacle fondateur pour Vincent Nadal et Sonia Millot.

Le premier d’une longue et fructueuse collaboration entre l’acteur et la metteur en scène. Et surtout,

la découverte qu’un acteur en solo pouvait, simplement, avec quelques objets de bric et de broc et un réfrigérateur,

traduire la démesure, la folie dérisoire et cruelle d’Ubu Roi.

 

C’était il y a une douzaine d’années et les deux complices ressuscitent aujourd’hui ce spectacle marquant.

 

Vincent Nadal avait « envie de retrouver cette adresse au public. On a gardé la performance physique

et le côté ludique, et ça fait plaisir de renouer avec cette énergie de lorsque j’avais 30 ans.

Tout comme ça fait plaisir de voir que j’ai bougé, comme acteur et comme bonhomme. »

Un retour sur soi qui se complète d’ajouts scénographiques, d’objets supplémentaires et lumineux.

C’est la version la plus simple, la plus en prise avec le spectacle passé et ils l’ont baptisé « Ubu vrout ».

 

Vidéo et nourriture

Mais les deux artistes ne voulaient pas se contenter de ce retour sur nostalgie.

Ils ont inventé une autre forme, une déclinaison actualisée de cette première version.

C’est « Ubu Gidouille». Sur la trame du premier, ils ont ajouté un vidéaste, Erwin Chamard qui, caméra à l’épaule,

capte en direct la représentation, la triture, la déforme, la sature d’effets ou non pour la diffuser en temps réel sur tous les supports possibles.

« J’espérais qu’il ferait de l’image une marionnette et je crois que ça fonctionne ».

Sonia Millot mise beaucoup sur ce dédoublement de la solitude de Vincent Nadal et, lui,

voit cette image ajoutée « comme si j’étais entouré du fantasme intérieur de Ubu.

Ça garde l’énergie juvénile de “Vrout” mais la met dans un endroit plus adulte. »

Et la metteur en scène y inscrit également une dimension médiatique, de celle qui colle aux basques d’un pouvoir effréné.

 

Il y avait donc deux versions de cet Ubu, à l’origine. Plus une troisième qui tombe du ciel via Hamid Ben Mahi,

et ses « Rencontres impossibles » de Novart.

En allant « chercher les choses les plus impossibles » pour ajouter l’incongruité au défi, Vincent Nadal s’est souvenu

d’une rencontre avec Rebecca Chaillon, body- painter et performeuse alimentaire :

« On n’a jamais vraiment eu d’interaction et même si nos univers esthétiques sont différents, on se retrouve dans notre goût pour l’excès. »

Et voilà que naît « Ubu Frigal», troisième déclinaison d’un spectacle déjà suffisamment limite comme ça.

Pour le coup, c’est l’ensemble qui part en vrille car « c’est une toute autre énergie, il a fallu tout bousculer.

C’est une forme en soi : dès la première scène, il se passe quelque chose entre leurs corps », souligne Sonia Millot.

Et tous les deux estiment que cette troisième face est la plus proche de la pataphysique de Jarry.

 

D’autant qu’ils poussent le délire ubuesque jusqu’à ajouter à cette version « Frigal » une expo installation (l’Ubutique)

et une restauration (l’Ubuvette) où l’on pourra goûter l’incontournable « chou-fleur à la merdre ».

 

Trois versions en un mois et des délires tout autour : « C’est une folie mais quitte à faire une folie, autant que ce soit plein d’envies. »

Là, ça déborde. 

 

La compagnie Au coeur du monde investissait alors un lieu peu habitué à abriter des spectacles devant un public qui ne se rend pas forcément au théâtre. «Après ce défi de jouer en dehors d’une salle de théâtre, sans lumière, sans son, on s’est dit qu’on pouvait en faire une vraie pièce», raconte Vincent Nadal, un des trois comédiens de cette «Demande en mariage» et directeur de la compagnie les Lubies qui participe également à l’aventure. Fort de cette union, le concept est ensuite proposé à l’équipe de la Boîte à jouer, qui accepte et programme ainsi son premier «hors les murs». Dans l’oeuvre, un jeune homme vient demander la main d’une jeune femme qui vit encore chez sa mère. Mais la demande ne se déroule pas du tout comme prévu et plonge ces voisins d’origine bourgeoise au coeur de disputes et conflits en tous genres. Si les acteurs dénoncent ici les travers de petits propriétaires terriens, ils placent le spectateur en témoin de ce qui s’apparente à un engrenage de la violence. «Au moment où la colère éclate, on se ressemble tous», avance l’intéressé. Une manière aussi pour la compagnie de mettre en exergue le travail mené dans le quartier depuis plusieurs années avec le collectif Bordonor.

Spectacles pour petits et grands

De fait, Au coeur du monde a initié il y a une dizaine d’années les Petits couch’tard, des spectacles éphémères à destination du jeune public mais à un horaire plutôt réservé aux adultes. Oeuvres contemporaines et classiques sont jouées pour une petite jauge de bambins entre 4 et 10 ans. Le dispositif s’est d’ailleurs aujourd’hui étendu au Grand Parc et à Cenon. «Le but n’est pas d’offrir aux enfants qu’une garderie culturelle mais une proposition théâtrale pendant que leurs parents se rendent à la Boîte à jouer ou dans une autre salle de spectacle. A la base, les adultes ne de déplaçaient pas car une baby-sitter coûte cher et ils ne savaient pas quoi faire de leurs têtes blondes», précise Mercedes Sanz, une des comédiennes du trio. Un petit couch’ tard sera aussi interprété simultanément vendredi à la Boîte à jouer pour ceux qui souhaitent assister à la représentation du Centre social. Quant à la suite ? «Nous espérons que le spectacle circulera dans d’autres endroits non théâtraux, même en extérieur», livre Vincent Nadal. C’est en tout cas sa vocation première.

Carine Caussieu 

 

Magazine Happen / n°77 nov 2010

Une Demande en Mariage tout terrain, d’après Anton Tchekhov.

Nous sommes invités à une demande en mariage. Conviés à y assister, face à face, et même à y participer. Cette cérémonie, c’est la pièce en un acte imaginée par Anton Tchekhov en 1888, c’est aussi un moment de jeu intense proposé par trois amis comédiens -Nathalie Marcoux, Mercedes Sanz et Vincent Nadal- dans le Centre social de Bordeaux Nord.

Lomov, jeune cadre dynamique, la trentaine, vient demander à sa voisine la main de sa fille. L’ambiance est solennelle, un brin tendue. Pour épater celle qu’il désire, il se met à énoncer les terres qu’il possède. Alors le ton monte, notamment au sujet du « Petit Pré aux Vaches », la pomme de discorde des deux familles depuis plusieurs générations. Quand la colère des uns se heurte à l’hypersensibilité des autres, c’est la crise dans le salon familial. Très vite le public s’interroge, s’agit-il d’une dispute de couple bénigne ou serait-il témoin d’un déchaînement de violences qui pourrait mal se terminer ? Seule l’attraction des corps et peut-être du cœur pourrait atténuer les grossièretés et amener à sabrer le champagne de leur union.

« LOMOV : - Je n’ai pas besoin des Petits Prés aux Vaches, Natalia Stepanovna, mais c’est par principe. Si vous les voulez, je vous les offre.

NATALIA STEPANOVNA : - Mais c’est moi qui peut vous les offrir : ils sont à moi ! Tout cela est pour le moins étrange Ivan Vassilievitch ! (...) Vous me faites présent de ma propre terre ! »

On s’imagine Tchekhov rire à gorge déployée à la composition de ces personnages aux traits exacerbés, à la sensibilité démesurée, tout droit sortis d’un Feydeau. La critique sociale se fait moins acerbe que dans ses tragicomédies les plus célèbres, Platonov ou encore La Cerisaie. Pourtant, il continue d’aiguiser la clairvoyance du spectateur sur la vie oisive de ces propriétaires terriens égocentrés, qui chahutent, s’injurient, se déchirent et finissent toujours par s’embrasser, un verre à la main.

Le jeu et la mise en scène sont présentés par la Compagnie Au Cœur du Monde et Les Lubies, sous l’œil de Florence Marquier. L’idée était de créer un spectacle familial sans artifices : ni scénographie ni éclairages autres que ceux de la salle du Centre social, une pièce à vivre devenue espace à jouer et à s’évader grâce à l’agilité et à l’expérience des trois comédiens.

Lolita Haurat 

 

Journal Sud-Ouest / 30 décembre 2010

RÉTROSPECTIVE

Une année de spectacles, livres, films, expositions en Gironde s'achève.

Nos coups de coeur de l'année 2010

 

Ce qu'en retiennent les membres de notre équipe culture

 

Jean-Luc Eluard. C'est rassurant en ces temps de développement durable où il est de bon ton de consommer des produits de proximité : le réveil des artistes du cru, qui ont fourni largement de quoi assurer l'autonomie culturelle de la région. Du corrosif avec les « Conaud Frères » de l'AMCG de Jean-Philippe Ibos, du désarroi drôle et sensible avec « Le Ventre de papa » de Laurent Rogero (Groupe Anamorphose) et une bourrasque para-vaudevillesque avec « La Demande en mariage » de Tchekhov montée par Les Lubies et Au Coeur du Monde. Trois spectacles aussi fins et attachants qu'ils sont modestes dans leur forme et leur discours.

 

Serge Latapy. « Une demande de mariage tout terrain » Tchekhov délocalisé à Bordeaux-Nord par les compagnies les Lubies et Au coeur du monde. Quelques chaises, une lumière de réfectoire, trois acteurs hyper impliqués, des litres de sueur : le spectacle le moins cher et le plus drôle de l'année.